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IWD 2011 text by Marjolaine Fournier

Posted on 10. Mar, 2011 by admin in Mmmm... | 1 Comment

C’est avec une grande anticipation que j’ai vu la date du 8 mars approcher : ceci est ma toute première participation à un évènement soulignant la journée Internationale de la femme.  A 45 ans, je n’ai jamais célébré.

Je suis née dans une famille très sexiste, patriarcale.  Tous les noms étaient permis pour la femme qui questionnait ou qui – pire – avait une opinion.   Malheur à l’hôtesse de l’air qui aurait demandé à mon père de retourner s’assoir et de cesser de fumer.  Malheur à la policière qui aurait donné une contravention au paternel : c’était une lesbienne, comme de raison.

A la maison, on se moquait des Féministes et pourtant, c’était un fleuve puissant et positif le féminisme des années 70.  Non.  Une féministe, c’était une femme, en pire.

N’ayez pas pitié de moi!  J’ai réussi à devenir ce que je devais devenir, à faire ce que je voulais faire, à être ce que je savais être : musicienne, lesbienne, curieuse, parfois intelligente, questionneuse.  Et, surtout, ce qui lui causerait peut-être aujourd’hui une apoplexie : membre du conseil d’administration d’un organisme qui travaille à aider les femmes à acquérir la sobriété.  Mon beau centre Améthyste.

Et remarquez ici l’ironie : après tout, l’un des premiers mouvements ou rassemblements de femmes avaient comme objectif la prohibition. C’est sur ce genre de  succès qu’elles ont poursuivi leur chemin jusqu’à aujourd’hui.  Et me voici, cent ans plus tard, alcoolique, représentant le Centre Améthyste en cette journée de la femme.

Laissez-moi vous parler de Améthyste.  Un centre pour femmes toxicomanes.  Un centre par lequel je suis passée il y a 9 ans et demi pour prendre le dessus – avec succès, en passant – sur mon alcoolisme.  Certainement le centre m’a sauvé la vie, la carrière.  Le foie aussi…

Vous me direz : pourquoi un centre pour femmes? Y’a bien les Alcooliques Anonymes, ça marche depuis des décennies, pourquoi pas?

L’un des préceptes de base des AA est, « d’en venir à croire qu’une puissance supérieure à nous-mêmes pouvait nous rendre la raison” Pour un homme, c’est souvent un concept difficile à accepter, s’abandonner à une puissance supérieure, avouer l’échec.  Pour une femme, c’est souvent de trouver notre propre force, notre propre voix qui devient le défi le plus important.

Il y a également une honte pour la femme toxicomane qui réside dans la notion bien ancrée en elle et dans notre société en générale, qu’une femme qui boit ou qui se drogue c’est une femme facile ou une femme sans sens moral.

Un aspect important de la sobriété au féminin, c’est que la toxicomanie étouffe et masque souvent le malaise et la douleur très réelle d’un passé trop difficile à revivre.

Lors de mon programme intensif de dix jours à Améthyste, 6 sur 10 femmes avaient subi des abus sexuels avant l’âge de 16 ans.  En fait, c’était 8 sur 10 car avec la sobriété les abus se sont révélés pour 2 autres femmes.  Il faut se sentir très en sécurité pour entrevoir et finalement nommer l’abus. Et tant qu’il ne peut pas être nommé, il ne peut pas être décortiqué, soigné.  Je ne crois pas que ce genre de travail intime puisse se faire dans un autre cercle qu’un cercle de femmes.

Alors voici le carrousel : une femme devient sobre.  Plus elle passe de temps à retrouver sa santé, à se connaitre, à grandir, plus elle se souvient.  Soudainement c’est trop douloureux.  Elle a besoin d’atténuer la douleur, le souvenir, elle est tentée de retourner à la bouteille, la drogue, le jeu. Un jour elle s’en sortira, mais le chemin est difficile et les voix que nous portons en nous ne sont pas toujours les plus aimantes.

Ici, n’oublions pas la voix horriblement séduisante qui nous trotte dans la tête, « bien!! Trois mois sobre! Bravo – tu as réussi! – Ce n’était pas trop pire, même.  Sais-tu, probablement que tu n’as même pas de problème de boisson! ».  C’est là que le groupe de collègues embarque et sera puissant comme source de courage et de mémoire vivante, « tu te souviens, il y a un mois quand tu nous disais combien tu as pleuré de vouloir boire, » ou bien, « tu te souviens combien tu as passé du bon temps avec tes enfants en fin de semaine!… tu crois que ce serait possible si tu n’étais pas sobre…? »

Vous comprendrez qu’un groupe dans un centre exclusivement pour femmes rend ce travail qui est tellement ardu et pénible plus productif.

Nos conseillères savent aussi identifier les cas de double et triple désordres – abus de drogue, désordre psychologique et un passé d’abus sexuel, par exemple.  Malheureusement, tout ça est tricoté très serré et parfois l’un devient la cause de l’autre.

À force de remarquer une énorme incidence d’abus sexuel durant l’enfance de ses patients toxicomanes, le spécialiste Docteur Gabor Maté a dédié sa carrière à l’étude du sujet.

Vous avez peut-être déjà lu le Docteur Mathé.  Médecin à Vancouver, il s’occupe des citoyens du East Side, un quartier de taudis habités par une communauté écrasée par la drogue, la violence, la maladie.  Voici en raccourci son concept :

La personne – homme ou femme – qui souffre de toxicomanie a trois ou quatre circuits qui ne fonctionnent pas normalement en elle.  Les endorphines, la dopamine, le système de réponse au stress et le contrôle des pulsions.

Le circuit qui m’a toujours le plus étonnée est celui des endorphines.  Notre système produit cette espèce d’opiacé naturel en réponse aux interactions heureuses même dès la naissance et on la surnomme la drogue de l’attachement.

Le cerveau du bébé naissant n’est pas formé en entier lorsqu’il vient au monde afin qu’il puisse être mis au monde naturellement.  En fait, à l’âge de 3 ans le cerveau du petit sera fini à 80% alors que son corps le sera à 20%.  Chez les autres créatures une grande partie du travail est déjà fait – le veau se met à marcher très tôt après la naissance, par exemple.  Le petit humain doit développer toutes sortes de systèmes dans son cerveau avant de pouvoir marcher -

L’environnement décide en grande partie du développement du cerveau du bébé naissant.

Par exemple, une trentaine de circuits doivent êtres développés après la naissance afin que la fonction de la vue soit en santé.  Pour ce faire, la lumière est une source de stimulation.  Si un enfant vit dans le noir pendant les trois premières années de sa vie, les circuits de la vue ne sont pas stimulés, pas développés, donc l’enfant sera aveugle définitivement, le cerveau utilisera son énergie à développer autre chose.

Il en va de même pour la production d’endorphines, pour les débuts et la survie de l’enfant : dès ses premières heures, chaque moment qu’il partagera avec la personne qui le tient dans ses bras contribuera au travail de formation du cerveau.  Chimiquement.  Concrètement.  Lorsque le parent et l’enfant se regardent, les deux produisent des endorphines.  Le développement sain de la production d’endorphines dirigera notre réponse au plaisir, à la douleur, l’amour.

Voici, simplement, l’une des facettes du problème de la dépendance : si le petit est privé de contactes et de regards d’amour durant ses 3 premières années – contactes qui encourageront son corps à produire naturellement des endorphines – alors le jour où il touchera aux copies chimiques de ces drogues il sera enfin « heureux ».  Son premier contacte avec les opiacés sera comme une étreinte amoureuse.  C’est très simple, très raccourci, mais vous voyez où je veux en venir.

Si l’enfant à son tour devient parent alcoolique, quel sorte de contacte aura-t-il avec son petit?  Et de génération en génération, le cycle se répètera et le chagrin continuera.

On a longtemps dit que la dépendance était héréditaire, mais je n’en crois rien. Je crois que les premières années de vie d’une enfant décideront de son avenir, de sa santé future et de sa capacité à survivre les difficultés auxquelles nous faisons toutes face sans se tourner vers la drogue et l’alcool de façon dépendante, sans également perpétuer nos propres manques non plus.

Je tire deux leçons de ce que le Docteur Maté dit :

Premièrement, l’enfant a besoin pour bien se développer, d’une personne qui sera entièrement disponible émotivement particulièrement durant les premières 3 années de sa vie.  Naturellement, je pense à nous, les femmes, mais il dit bien que dans les temps anciens, toute la communauté s’occupait des petits.  Et c’est vraiment là que le bat blesse : les premières nations partout au monde souffrent de problèmes généralisés de toxicomanie.  Pourtant, toutes les drogues étaient là bien avant que l’homme blanc vienne et détruise leurs sociétés. Oui, le tabac, le coca, la péotte l’alcool étaient utilisés pour les rituels, les célébrations aussi.  Parfois, l’on abusait, mais la dépendance n’était pas un problème chronique, parce qu’à l’enfance tout le monde prenaient soin des petits– les petits n’étaient jamais abandonnés – ils suivaient les parents partout, parfois sur leur dos.

Je crois fermement que les problèmes sont survenus lorsque nous sommes arrivés et que nous avons détruit l’équilibre de la vie de nos premières nations.  Aujourd’hui, la dépendance n’est toujours pas génétique, mais les conditions de vie particulièrement des familles qui appartiennent aux premières nations sont telles que de réparer le gâchis sera ardu.  Mais il le faut.  En commençant par les femmes qui portent les petits et qui les regarderont dans les yeux la première fois.  Il faut commencer quelque part.  Et c’est pourquoi je m’insurge contre un gouvernement qui coupe dans les programmes pour les femmes, les abris pour femmes battues, qui coupe dans les budgets de cliniques, de centres, qui font de beaux discours d’excuses, mais qui font moins que rien pour qu’on en finisse avec ces générations d’hommes et de femmes qui naissent dans la misère et qui y restent malgré eux tout en supportant nos préjugés et notre condescendance. Il faut soigner tout le monde, une petite famille à la fois, pas seulement les corps, mais les esprits aussi ou plutôt, SURTOUT les esprits..

N’oublions pas aussi que nous exportons notre mépris des femmes lorsque nous choisissons de ne pas promouvoir le contrôle des naissances dans nos programmes d’aide à l’étranger. Santé maternelle.  Vous voulez rire…  En sachant ce que je sais, voilà une belle occasion d’aider réellement ces peuples qui vivent leurs vies entières comme réfugiés, sans pays, dans l’inquiétude.

Deuxièmement, le mépris.  Si au moins nous avions un sens de l’empathie pour la personne toxicomane.  Si au moins on pouvait enlever la honte.  Si l’on offre au moins l’acceptation aimante, la compassion.

C’est là que la guérison commence.  C’est ce que j’ai reçu de Améthyste et je les en remercie.

Lorsque que j’ai réalisé qui serait ici aujourd’hui, je me suis bien demandée quelle serait ma contribution à cette rencontre.. Qu’est-ce que je peux vous offrir aujourd’hui qui fera que ma contribution sera utile, malgré mon grand manque d’expérience dans le vrai monde féministe, si ma carrière n’est pas d’aider les femmes à tous les jours comme vous toutes, si mon éducation n’est qu’en musique et pas en droit, en travail social, en politique?

J’ai bien pensé « ah l’orchestre c’est quand même le dernier bastion du machisme, où en 20 ans j’ai été dirigée par 5 femmes chef d’orchestre, que les vieux chefs camouflent à peine leur mépris des femmes chef de section, et où je ne joue pratiquement QUE de la musique composée par des hommes Européens morts il y a 200 ans.. »

J’ai flotté l’idée.  Une amie en programmation informatique me dit, « tu veux rire!! On se reparlera quand je serai – ou une autre fille, tiens – chef de département!! »  Mon amie qui dirige une cuisine, « tu veux rire!! On se reparlera quand les grands restaurants auront des femmes à leur tête!  T’as pas idée de comment on nous traite, tiens! »

Non.  J’ai été protégée du pur et dur sexisme, des abus physiques et sexuels.  J’ai été élevée dans le confort et la sécurité de mon temps.  Tout en intégrant, comme une bonne fille, le message très claire qui était omniprésent dans notre maison : une fille, ça se tait, une fille qui questionne c’est une embêteuse, une emmerdeuse, et si t’ouvres la bouche, tu mérites d’être punie, t’as couru après.  On ne doute jamais de l’homme qui, naturellement, a la réponse finale à tout.

Ceci m’amène au 8 mars 2011 et ce que je peux contribuer ici.  Quelle torture intérieure!  Puis, les nouvelles, les évènements m’on offert mon entrée de jeu : le mois dernier, le patron de wikileaks, accusé de viol, déclare qu’il ne peut pas faire face à la justice suédoise parce que la procureure est une féministe.  Un juge au Manitoba est indulgent lors de la sentence  d’un violeur à cause des vêtements que portait la victime..

Et l’autre soir, tard dans la nuit en auto, j’entends une conversation affolante : sur la chaine Radio Ville-Marie, l’entrevue d’un jeune écrivain qui déclare que l’homme québécois d’aujourd’hui a été triplement castré : par l’anglais, par l’église et par le féminisme.  Il poursuit en proclamant l’injustice des statistiques : si les féministes se plaignent de ne pas avoir conquis le plafond de verre des hautes directions d’entreprises, pourquoi ne remarquons-nous pas qu’il y a beaucoup moins de femmes sans abri que d’hommes?  Et qu’il n’y a pas que des femmes battues : y’a des hommes battus aussi!!

C’est que la colère est là.  Un sens d’injustice à peine réprimé.  Sous la surface.  J’ai écrit au poste en utilisant un pseudonyme masculin.  Je voulais savoir qui était cet homme rempli de rancoeur.  Mais je voulais être certaine de recevoir une réponse.  Je ne voulais pas passer pour une espèce de féministe..

Est-ce que les évènements récents reflètent l’opinion d’une petite minorité d’hommes?

Y a-t-il un lien entre cette colère sous-cutanée et le fait que j’entends régulièrement des jeunes femmes précéder une remarque de la phrase, « je ne suis pas féministe, mais… »?

Je pense que oui.  Le lien est, je crois que nous avons absorbé l’image reflétée par les hommes de « LA féministe ».  Intransigeante, stridente.  En colère.  La femme qui veut être entendue, sinon écoutée.

Il y a aussi une espèce de gêne d’être une femme forte, de peur de perdre sa féminité?

La jeune femme qui vote, qui fume sur la rue, qui a accès au terrain de golf n’importe quel jour de la semaine, qui dirige un département, prend la pilule, qui achète une maison sans la signature d’un homme et qui sort seule le soir se sent encore obligée de dire, « je ne suis pas féministe mais… »??

Je vois là un symptôme important d’un inconfort très réel.  Ce genre de préface signale que la jeune femme croit que son interlocuteur ne l’écoutera pas si elle ne commence pas par une excuse.  « Vous n’aimerez pas ce que j’ai à dire, mais.. »

Devons-nous aujourd’hui rappeler aux jeunes femmes que les acquis sont tous récents et que la poursuite du travail leur appartient?  Ou est-ce que la jeune femme perçoit cette vague d’impatience chez une partie de la population?

Nous devons tous et toutes être forts et intègres si nous voulons améliorer le monde – et si nous ne respectons pas notre propre force, qui va nous respecter à notre tour?

Voilà o ù en sont les choses, néanmoins.  En même temps, regardez à la télévision : il y a encore des publicités de savon et de vadrouilles qui ne s’adressent qu’aux femmes, et d’autres qui associent filles en maillot de bain et bière, gomme ou automobile.  Dans un ou deux cas, j’ai même écrit un mot à la compagnie afin de leur faire part de mon agacement.  Mais également, il y’a la très insidieuse publicité qui utilise l’homme épais.  Le goujat, le paresseux.  Est-ce que c’est bien mieux?  Et le petit garçon qui voit ces publicités, sa petite sœur assise près de lui, qu’est-ce qu’ils comprennent?  Que les femmes sont de Vénus?  Que les hommes sont de Mars?? Non.  Que la femme roule les yeux et que son mari est un imbécile.

Nous projetons un étrange message, une étrange dynamique à tous les jours à nos enfants, nos jeunes.

Tiens, voilà autre chose qui mérite d’être changé.

J’achève en vous disant ceci : pour moi, je prendrai la plume : terminé l’épais dans les émissions et les publicités.  Terminé le grand combat stéréotypique des sexes.  Je m’efforcerai d’engager les hommes autour de moi à travailler dans le même sens que moi parce que c’est bon pour toute notre société et qu’il y a beaucoup d’ouvrage à faire.  Et que si l’on veut continuer à changer les choses, on a besoin de l’engagement de tout le monde.

Alors.  Aujourd’hui, prenez vos enfants et vos amoureux dans vos bras, embrassez-les bien fort, et faites plaisir à vos endorphines!

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One Response to “IWD 2011 text by Marjolaine Fournier”

  1. Stéphanie says:

    Un bien beau texte qui m’a fait réfléchir et sourire! Je suis contente de l’avoir lu…

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